Changer le nom de la rose?

Dans la préface de Freeman et Laguerre (1996: vii), Freeman essaie de justifier sa double décision de se servir du terme haïtien et de rejeter l’appellation de créole utilisée depuis 250 ans par tous les locuteurs du créole, du français, de l’anglais ou de l’espagnol qui ont vécu dans la partie ouest de l’île surnommée Hispaniola par les premiers conquérants européens (1492), Saint-Domingue par les colonisateurs français (1697) et de nouveau Haïti par les fondateurs de la patrie haïtienne après l’indépendance (premier janvier 1804).

Il aurait pu le faire logiquement en s’appuyant sur le principe de l’arbitraire du signe formulé par Saussure (1969: 100), entre 1906 et 1911: «le signe linguistique est arbitraire», ce qui signifie qu’il n’y a aucun lien nécessaire entre une série de sons que nous émettons et le sens auquel ils sont associés. Il serait donc possible de surnommer amatala ce que l’on appelle traditionnellement créole en Haïti ou de préférer à ces deux mots le terme d’haïtien, comme l’a fait, sans succès, Michelson Hyppolite (1978: 23, 147). Mais il est irrationnel d’appuyer une décision individuelle, arbitraire et capricieuse de changer le nom populaire plus que deux fois séculaire d’une langue à partir d’un raisonnement analogique du genre:

Les Italiens appellent italien la langue de l’Italie.

Les Français appellent français la langue de la France.

Les Turcs appellent turc la langue de la Turquie.

Les Haïtiens devraient appeler haïtien la langue d’Haïti

«tout juste comme le font d’autres nations» (just as do other nations).

Un raisonnement analogique de ce genre n’est pas contraignant. La conclusion ne découle pas nécessairement des prémisses. Il n’est pas convaincant sous la plume d’un citoyen anglophone des États-Unis d’Amérique. Il suffit pour s’en rendre compte de reprendre sa formule «tout juste comme le font d’autres nations» et d’y ajouter la constatation suivante: surtout pas en Amérique.

Les nations d’Amérique du Nord comptent, aux USA seulement 281 millions de personnes recensées en 2000 dont plus de 250 millions ne comprennent et ne parlent que l’anglais sans éprouver le moindre désir de le rebaptiser américain. Le Canada a officialisé les deux langues de ses deux principaux groupes ethniques: l’anglais et le français. Plus de cent millions de Mexicains ne se connaissent pas d’autre langue que l’espagnol. L’Amérique Centrale utilise sans état d’âme le nom de la langue de la majorité de ses habitants, l’espagnol, parallèlement aux appellations qui désignent les citoyens qui la composent, par exemple, Costaricains, Honduriens, Nicaraguéens. La Caraïbe reconnaît l’emploi généralisé de la langue espagnole à Cuba, en République Dominicaine, à Porto Rico. Et l’on sait qu’à côté du néerlandais, le papiamento est parlé par les Curaçaolais et leurs voisins d’Aruba et de Bonaire. L’Amérique du Sud a comme langues principales, à côté d’une variété de langues amérindiennes, l’espagnol, en Argentine, au Chili, en Colombie, en Uruguay, au Vénézuela et le portugais au Brésil. Des minorités indiennes ou métisses numériquement importantes en Equateur, au Paraguay, au Pérou, n’ont pas dénommé équatorien, paraguayen ou péruvien leurs langues bien connues sous les noms de quechua, aymara, guarani.

Bref, un raisonnement analogique basé sur une comparaison des noms des citoyens des nations faisant partie de l’Organisation des états américains (OEA) et des appellations des langues parlées par les majorités de ces pays devrait inciter les Haïtiens à conserver le nom de créole, si jamais l’idée d’un changement en ce domaine effleurait l’esprit de l’immense majorité créolophone unilingue et de l’ensemble des membres de la toute petite minorité bilingue (ce qui n’est pas le cas). Et un coup d’œil rapide sur les autres continents n’ébranlerait pas la possession tranquille du nom de leur langue, malgré l’identité fréquente en Europe des noms de peuples et de langues. On voit cependant les Irlandais et les Ecossais parler l’anglais et/ou le gaélique plutôt que l’irlandais ou l’écossais; les Belges s’exprimer en français, en flamand ou en allemand, plutôt qu’en belge; et les Suisses en allemand, français, italien et rhéto-roman; les Grecs en démotiki et katharévousa.

Le monde arabe se présente comme parlant l’arabe plutôt que le marocain, le tunisien, l’algérien, le libyen, le saoudien, le libanais, le syrien, le jordanien, le palestinien. Les Israéliens s’en tiennent au nom traditionnel d’hébreu (ivrit). En Afrique on trouve les Tanzaniens, en très grand nombre locuteurs du swahili, les Nigérians locuteurs du haoussa ou de l’igbo; au Sénégal une majorité parlant wolof; au Congo Kinshasa, beaucoup d’usagers du lingala; en Afrique du Sud, de l’afrikaans et de l’anglais. En Asie, le bengali, l’hindi, le marathi, l’ourdou ne correspondent pas aux noms des millions de citoyens des pays concernés. En Afghanistan, le pashto et le persan afghan sont les langues principales. Les Philippins parlent surtout le tagalog et l’ilocano. En Australie, l’anglais n’est pas appelé l’australien. Enfin on rappellera que les Nations Unies comptent 189 états membres alors qu’on estime les langues du monde à cinq ou six mille. Le peu de force logique du raisonnement analogique de Freeman le porte à s’appuyer sur deux autres considérations. Un souci de dignité devrait porter les Haïtiens à renommer leur langue haïtien, comme l’ont fait les Italiens pour la leur. En outre créole est un terme vague.

Je ne connais aucun témoignage historique attestant le moindre sentiment de gêne ou de honte vis-à-vis de l’appellation créole dans la population des campagnes et des villes d’Haïti et je n’ai jamais eu l’occasion d’identifier une réaction de ce genre pendant près de cinquante ans de contact avec des compatriotes de toutes les couches sociales et de toutes les zones géographiques. De plus aucune préoccupation de dignité ou de prestige, lors de l’unification politique de l’Italie au 19e siècle, ne semble être intervenue dans l’application du terme italien à la grande variété de dialectes de la péninsule de la Lombardie à la Calabre. Si un souci de dignité ou d’honneur avait guidé un choix implicite ou explicite on aurait sans doute tourné les yeux vers Rome, «la ville éternelle», au centre du pays, ou vers la Toscane dont le dialecte est la langue de la Divine Comédie de Dante.

On peut affirmer que le mot créole n’a rien de vague en Haïti pour les illettrés, les scolarisés et les lettrés. Pour les personnes âgées de plus de douze ans, il désigne une langue perçue comme comprise et parlée par tous les Haïtiens et clairement distincte, selon l’expérience de chacun, de l’espagnol de nos voisins dominicains, du français des bilingues nationaux, de l’anglais des touristes, missionnaires ou visiteurs américains.

Jean Prévillon (texte dactylographié, avril 1993), éducateur haïtien à New York, partisan du changement de nom du créole en haïtien, se sert des mêmes arguments défaillants qu’on a rencontrés, mais il en appelle presque à l’autorité de Shakespeare en intitulant son texte:

What’s in a name et en s’inspirant d’un sonnet où Shakespeare, plus de trois cents ans avant Saussure, exprimait l’idée de l’arbitraire du signe à partir du nom de la rose. Quelque soit le nom qu’on choisirait pour la rose, demeurent intacts son parfum et sa beauté. Mais Shakespeare ne proposait nullement de changer le nom de la rose. La vélléité de changement de Prévillon et de Freeman relève de la fantaisie plutôt que de la rationalité.

Commentaires   

 
0 #4 Guy F. 14-07-2012 18:56
M. Oriol,
Renvoyez nous l'article et je le publierai avec plaisir. J'ai personnellement déjà publié sur le site plusieurs de vos articles, rassurez-vous M. Oriol on connait les valeurs sûres et les pages de Haiti Nation vous seront toujours ouvertes.
Je vous invite donc à me poster l'article "DE L’OMERTÀ À LA DÉFAITE DE LA PENSÉE CRITIQUE..." en utilisant le formulaire de contact de la rubrique "Contactez-nous ". A la réception de votre texte je vous enverrai l'adresse email à laquelle nous recevons désormais les articles de nos contributeurs. J'évite de la communiquer ici afin d'écarter tout risque d'invasion des robots spammeurs.
Coordialement,
Guy F.
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0 #3 R. BERROUËT-ORIOL 14-07-2012 02:32
Derechef.

La datation exacte de l'article de Yves Dejean pourrait faire l'objet d'une prochaine vérification de nos références documentaires. Les lecteurs de Haiti Nation pourront également prendre connaissance de l’apport, sur le même sujet, du réputé linguiste Hugues St-Fort dans le livre collectif que j’ai dirigé : ‘L’AMÉNAGEMENT LINGUISTIQUE EN HAITI : ENJEUX, DÉFIS ET PROPOSITIONS’ (Éditions du Cidihca et Éditions de l’Université d’État d’Haiti, 2011).
Par ailleurs, je suis soucieux de savoir selon quels critères Haiti Nation, ces derniers temps, offre l’hospitalité de ses pages ou décide sans appel d’écarter un article de fond qui lui est proposé… Par trois fois Haiti Nation a reçu et n’a pas publié mon article ‘DE L’OMERTÀ À LA DÉFAITE DE LA PENSÉE CRITIQUE : RETOUR SUR ‘’LA GESTE’’ D’ANTHONY PHELPS’… Alors, la défaite de la pensée critique aurait-elle abordé les rives parisiennes de Haiti Nation ? Voire.

Bien cordialement,

Robert BERROUËT-ORIOL
Poète
Linguiste-terminologue
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0 #2 Guy F. 10-07-2012 13:04
Bonjour M. Oriol,
Merci pour votre commentaire. Vous avez raison concernant la date de publication de ce formidable article de Yves Dejean. La date a été générée automatiquement par l'ordinateur ce qui fait apparaitre cette erreur. N'ayant pas la date exacte, nous vous serions gré de nous la communiquer afin de corriger la faute au plus vite. Merci.
Pour HaitiNation.org
Guy F.
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0 #1 Robert BERROUËT-ORIO 08-07-2012 20:32
Bonjour de Montréal.

Et merci pour la publication de cet article pertinent et bien connu des spécialistes de la créolistique.

Cependant il eût été juste de rigoureux de préciser pour vos lecteurs la date exacte de publication de ce texte de référence : vous indiquez « Publié le vendredi 6 juillet 2012 16:38 », ce qui est faux puisque ce texte a été publié il y a une quinzaine d'années... Merci de bien vouloir corriger votre erreur.

Enfin : félicitations pour la nouvelle et magnifique présentation de votre site.

Bien cordialement,

Robert BERROUËT-ORIOL
Poète
Linguiste-terminologue
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