Haïti:la réussite commerciale de la diaspora syro-libanaise, notes de recherche

Le commerce nous écharpe, écrit Alain Turnier, homme d’affaires et historien de l’économie haïtienne. Pourtant, depuis la proclamation de l’indépendance d’Haïti s’est établi tout un corpus juridique qui fixe les rôles et les places des commerçants en trois catégories distinctes : le commerçant consignataire, qui se confond quasiment avec les commerçants étrangers, le moyen et le détaillant.

Les consignataires ne devaient débiter leurs marchandises que dans les ports ouverts au commerce extérieur, et par balles, caisses, futailles ou boucauts, tandis que le commerce de détail était réservé aux Haïtiens. Il y eut toutefois des velléités visant à la constitution de commerçants consignataires haïtiens. Le président Alexandre Pétion les encouragea à s’associer en vue d’entreprendre une expédition maritime et commerciale à Londres. Le brigade de l’Etat « Le Conquérant » fut mis à leur disposition. Il devait à l’allée transporter des denrées et au retour des marchandises anglaises.

La réponse ne tarda pas. Une cargaison de denrées, exemptée des droits d’exportation fut confiée à J.F. Lespinasse et Pitre Jeune. Le bateau était consigné à la maison Stanisford et Blund de Londres, principal fournisseur anglais de la place de Port-au-Prince, mais il battait pavillon haïtien et avait aussi un équipage haïtien. L’opération s’avéra un échec ; échec qui fut dû aux coûts alloués aux frais de représentation, aux commissions prélevées sur les cargaisons d’arrivée et de sortie qui dépassèrent les profits attendus. Le président A. Pétion se trouva dans l’obligation d’accorder des délais pour le paiement des droits d’importation sur la cargaison de retour.

Quelques tentatives se manifestèrent également sous la présidence de Jean-Pierre Boyer. Les députés Pierre André de Port-au-Prince et Saint Martin du Cap dénoncèrent à la séance du 26 septembre 1821 de la chambre : « …Ne pouvant nous maîtriser de front, on nous soumet encore à  un joug qu’il est malheureux de devoir appeler : le système c colonial de commerce. Ce système odieux ne s’est établi qu’à la faveur des circonstances impérieuses et la roue des événements doit le faire disparaître devant l’éclat dont brille en ce moment l’étoile d’Haïti. »(2)

La presse haïtienne appuya ces députés qui réclamaient l’exclusion des commerçants étrangers du commerce de consignation, en sous de leur exclusion du droit de propriété immobilière.

L’Abeille Haïtienne écrivait : « Nous ne pouvons nous dissimuler que la presque totalité du commerce de consignation des produits exotiques restera dans les mains des étrangers. Cet avantage leur assure une prépondérance à laquelle nous ne saurions être indifférents. » (3)

Et c’est dans ce même esprit que les commerçants nationaux de Port-au-Prince créèrent « le cercle de commerce Haïtien ou Société par Action », le 13 mai 1821 et ceux du Cap, le 24 du même mois « la chambre du commerce du Cap-Haitien ». Les consignataires étrangers émirent une note de protestation. (4)

Ces revendications n’ont pas dépassé le stade de vœux pieux. Le président Jean-Pierre Boyer décelait non seulement des complots contre la sureté de l’Etat, c’est-à-dire, des tentatives visant à déstabiliser son pouvoir mais fondamentalement tenait à prouver ses bonnes intentions vis-a-vis des étrangers en Haïti, influencé par les négociations qui se déroulaient avec la France pou obtenir la reconnaissance de la souveraineté d’Haïti et aussi de nouer des relations politiques avec les Etats-Unis.

Le haut commerce ne cessera jamais d’être monopolisé par des commerçants d’origines étrangères : des Anglais, des Allemands, des Français, des Américains.

En 1842, le registre de la trésorerie Nationale indique que les droits à l’importation et à l’exportation, l’impôt territorial, ont été acquittés par un groupe restreint de commerçants étrangers, les plus importants : Ed. Loyd et Cie, Odlemburg, Maurice Dupuy, Mirambeau, J.A. Marple, Preston et Fontaine, Laforestrie et Elie, E. et A. Wercrest, J.D. et A. Deserve, A. Weber, Rhelps, Dejardin, J.B. Bernard Graham, Scriber et Row. (5) et, vers 1880, selon Armand Thoby, aucun haïtien ne figuraient dans le bottin du haut commerce.

L’historien haïtien Benoît Brennus Joachim nous donne la définition suivante : « il n’est donc pas étonnant que la bourgeoisie d’affaire en Haïti fut essentiellement une bourgeoisie de commerçants et d’usines. Au sommet de la hiérarchie trônait la couche restreinte des négociants consignataires, détenant le monopole des activités d’importation et d’exportation, venaient ensuite les négociants tout court, les gros spéculateurs, les marchands grossistes. Leurs établissements, « maisons » ou soules, étaient installés dans les ports ouverts au commerce international, les « bords  de mer ». Ce dernier terme à d’ailleurs fini, surtout à la capitale par désigner la bourgeoisie « compradore. » (6)

C’est dans un double contexte, à la fois national, la socio-économie haïtienne dominée par le capital marchand et international, marqué par la moitié de l’impérialisme politique et économique des métropoles, qui s’affrontent désormais sur le terrain même des nouveaux empires coloniaux, Haïti va assister à un flux d’émigrants dénommés les « Syriens »

Les intérêts des puissances européennes les amenèrent à établir un service régulier de navigation entre l’Europe et le Moyen-Orient et aussi entre l’Inde anglaise et le canal de Suez, au milieu du 19e siècle. L’ouverture du canal de Suez en 1869, permit un accroissement des échanges au Moyen-Orient. Des ports et les moyens de transport interne furent créés. Le premier chemin de fer Egyptien commença à fonctionner en 1854, et d’autres furent installés en Anastonie, au Liban, en Syrie, au Soudan et en Irak.  Et aussi l’afflux de capitaux européens, la création de banques et de services financiers concoururent à intégrer le Moyen-Orient dans l’économie internationale.

Les Etats-Unis adviennent une puissance internationale sous les présidences de Théodore Roosevelt et William Taft, ils confirment leur impérialisme. Ils assurent la sécurité sur tout le continent américain et s’appuient sur une flotte de guerre très développée entre 1890 et 1911. Ils annexent les îles Hawaï, Cuba, Porto-Rico, l’île de Guam et achètent les Philippines (1898). On les retrouve au Nicaragua en 1909, en République Dominicaine en 1914 – 1916, en Haïti, en 1915. Ils investissent en Chine et soutiennent sa lutte contre le Japon. Ils multiplient les investissements : par 7 (1897 - 1914) dans les Antilles, par 4 au Mexique, par 10 en Amérique du Sud. Après avoir favorisé la révolte Panaméenne (1903) contre la Colombie, ils achètent à une société Française le droit de creuser le canal de Panama, ouvert en 1914. Ils dominent alors l’Amérique Centrale.

LA MIGRATION SYRIENNE EN HAITI : Une richesse dans la vulnérabilité

 Après la proclamation de l’Indépendance, certains gouvernements mirent en place une certaine politique en vue d’attirer la migration étrangère. La constitution accordait des privilèges de nationalité aux personnes d’origines africaines et indiennes. Les mouvements anti-esclavagistes américains collaborèrent avec le gouvernement de Boyer en vue de faciliter la migration de noirs américains affranchis. Sous son règne, près de treize mille (13 000) noirs américains vinrent s’installer en Haïti et y reçurent des lopins de terre. Cette migration échoua, la plupart de ces migrants prirent le chemin du retour. Et contrairement aux autres pays des Antilles, Haïti n’accueilla presque pas de migrants provenant de l’Europe, des Indes, de Chine, de Cuba et d’autres villes des Antilles.

Et voila qu’au cours du mois de septembre 1890, une trentaine de Syriens Maronites, provenant de Marseille, arrivèrent à Port-au-Prince avec des lots de marchandises qu’ils ne tardèrent pas à débiter dans les rues, sur les places publiques. En agissant ainsi, ils violaient les lois du pays qui interdisent le colportage aux étrangers.

Les commerçants, tant haïtien qu’étrangers s’en plaignirent auprès des autorités. Ces nouveaux commerçants furent convoqués par la Police, et condamnés à verser une amende de trois cents dollars avec ordre de quitter le pays sans délai, sous peine de confiscation des marchandises et d’emprisonnement.

Devant cette condamnation, ils sollicitèrent l’intervention de la légation française ; celle-ci obtint du magistrat communal la remise complète de l’amende. Aussi furent-ils autorisés à prolonger leurs séjour jusqu’au 25 novembre 1890, donc une prolongation de séjour de deux mois afin de pourvoir liquider leurs marchandises. Cependant, un autre groupe s’élevant à cent-trois (103) Syriens débarquait à Port-au-Prince, au début de novembre, avant donc la date d’expiration du séjour des premiers arrivants syriens.

En dépit d’une notification publique de la légation française dans laquelle elle demandait aux migrants syriens de quitter le pays et devant l’absence des sanctions qui devaient être prises par le gouvernement haïtien à l’encontre des illégaux, ils continuèrent d’affluer en vagues successives. Les statistiques sont loin d’atteindre des précisions exactes. Le journal, Le Devoir, qui accolait à son nom de presse, l’Anti-Syrien estima qu’ils s’étaient plus de 20 000 dans tout le pays, en janvier 1903.

Ils firent l’objet de plusieurs dispositions législatives et administratives. Une loi est adoptée le 2 août 1897 « considérant qu’il importe de protéger la nationalité contre l’introduction dans son sein d’éléments hétérogènes viciés qui la corrompent et finiraient si l’on y mettait ordre, par effacer en elle tout ce qu’elle a reçu de sève généreuse des fondateurs de notre indépendance.

Article 1er :         A partir du premier août prochain, les personnes d’origines orientale ou de race arabe qui ne sont pas sujettes de l’une des puissances avec lesquelles nous avons des traités de commerce leur donnant le droit de s’établir sur notre sol, ne peuvent s’y introduire que si, à leur arrivée dans le port de la République elles font la déclaration formelle de ne devoir habiter que dans l’intérieur des terres et se livrer à l’agriculture, soit pour leur compte, soit pour celui des particuliers. 

Article 2 :            « A tous les individus désignés dans l’article ci-dessus, le séjour des villes est interdit » (7) Cette loi comme toutes les autres qui y seront réalisées, ne sera jamais d’application. Les personnes « d’origine orientale ou de race arabe » ou suivant la loi adoptée le 11 août 1903, un « individu dit Syrien ou ainsi nommé dans le langage populaire ». Dans le rapport officiel publié en 1904 qui comportait la liste des Syriens naturalisés » de 1891 à 1903 et provenaient : de Syrie, du Liban (Turquie d’Asie), de Turquie, de Tripoli, de Jérusalem, de Bethléem (Palestine), du Mt. Liban, d’Alep et des « Sans origine ».

Durant cette époque, 1891 – 1903, 159 personnes originaires du Moyen-Orient avaient été naturalisées et les plus forts contingents venaient de Tripoli, de Syrie, de Bethléem et de Turquie, soit au total 138 personnes. Et c’est en 1894 que fut enregistré le plus grand nombre de naturalisation avec 82 octrois officiels.(8)

Le gouvernement souligna, dans son exposé de la situation devant la Chambre, le premier septembre 1905, que des Syriens qui se sont réclamé des nationalités américaine, dominicaine et haïtienne en précisant qu’environ 200 dont la plupart ne connaissaient pas un mot d’anglais se prévalaient par la naturalisation de la nationalité américaine, 40 de la dominicaine, 20 de la française. Environ 400, sans être des citoyens français étaient officiellement placés sous la protection de la légation française.

Le président Nord Alexis fit voter la loi du 13 août 1903 qui prohibait l’immigration arabe et confiait des Levantins au rôle de négociants consignataires en vue de restituer aux nationaux le commerce de détail. D’énormes pressions y furent exercées ; la populace attaqua plusieurs des établissements appartenant aux Syriens dans les villes de province. La loi ne fut promulguée que le 8 janvier 1904.

La légation américaine brandit énergiquement la clause de légalité de traitement entre nationaux et ressortissants des États-Unis contenue dans le traité de 1864 avec ce pays, ceux-ci furent autorisés à garder leurs maisons de vente en détail. Et les autres pays bénéficièrent également de cette clause. Seuls les Syriens non naturalisés furent contraints de liquider leurs stocks et de quitter Haïti.

Le sept mai 1905, expirait le traité de 1864. Les ressortissants américains et aussi tous les autres continuèrent à vendre au détail, au mépris de la loi du 24 octobre 1876 interdisant aux étrangers toutes ventes au dessous de cent piastres. En février 1907, à la suite d’inspection de polices des Syriens-américains furent cités à comparaître en justice. Le corps diplomatique, à l’instigation du Ministre américain Furniss, menaça le gouvernement de la fermeture de toutes les maisons étrangères si la loi de 1876 était mise en application.

Le gouvernement plia en ne prenant aucune sanction à l’encontre des commerçants étrangers qui voilaient la loi. Et sous la présidence d’Antoine Simon, nombre de Syriens expulsés d’Haïti revinrent s’y installer comme détaillants.

Cependant sous la pression de l’opinion publique, le président Leconte relança le mouvement anti-arabe. Un délai expirant au 31 mai 1912 fut accordé pour la fermeture de 114 maisons syriennes. Nombre de ces établissements demandèrent à leurs fournisseurs des Etats-Unis d’intervenir vigoureusement auprès du département d’Etat pour exiger le retrait de la décision du gouvernement. L’ambassadeur anglais à Washington signifia au Département d’Etat l’intention de son pays d’envoyer des bateaux de guerre à Port-au-Prince pour le maintien des privilèges de ses ressortissants, alors que dans la plupart des colonies anglaises des mesures similaires d’exclusion avaient été prises contre les Orientaux. Et les différentes délégations envoyèrent des notes identiques de protestation contre la décision du gouvernement.

Des échanges de correspondance eurent lieu entre le ministre haïtien Jean Nicolas Léger et le ministre américain Furniss. Et au cours d’un entretien avec celui-ci, le président Leconte admit qu’il était conscient du tort causé aux Syriens par la mesure d’exclusion, mais surtout des bénéfices qu’en résultaient pour les nationaux. Ils craignaient une réaction politique en cas de renonciation au programme. Il fit des concessions face à la pression diplomatique. Les Syriens naturalisés ou même établis avant le 8 juin 1904, date de promulgation de la loi d’exclusion, furent autorisés à garder leurs maisons. Les autres furent expulsés. Ceux-ci profitèrent de la ronde des gouvernements éphémères, de l’exacerbation de l’instabilité politique pour y revenir.

La loi d’exclusion, appelée aussi loi anti-syrienne ayant pour objectif d’accorder le monopole du commerce de détail aux Haïtiens, n’exerça aucun effet réel sur le terrain. La communauté syrienne s’était déjà solidement implantée en Haïti et avait pu aisément asseoir leur hégémonie commerciale. Sous l’occupation américaine, en juillet 1916, l’interdiction du commerce de détail et de l’entrée du territoire aux Syriens est réïtée vainement dans un communiqué du ministère de l’intérieur, Constant Vieux. Et, finalement la question syrienne est définitivement classée par un communiqué du 29 janvier 1920 du quartier général de la Gendarmerie au sujet de rumeurs « tendant à faire accroire que les Syriens et d’autres étrangers seraient expulsés du territoire haïtien. Ces rumeurs contre les étrangers amis du pays ont été certainement lancées par des individus sans scrupules, dans le but de faire une propagande à leurs affaires ou à d’autres combinaisons ». En guise de reconnaissance au soutien américain, une pétition fut signée en janvier 1921 par 46 commerçants syriens, sollicitant la prolongation de l’occupation. (9)

 

Le haut commerce, la politique et la modernisation

(9) M.J. Kour John Stambouly, Pierre Sada, Maurice Gebara, Albech Kayen, M.J. Souckar, Joseph Fadoul, Antoine Gebara, Boulos Gebara, Adih Hawly, Nageb Sada, John Boulos, A.B.Bacha, Antoine Abraham Freres, Motes Saieh, S. H. Talamas, John Bross, Ch. Fara, Joseph Jacob, Elis Georges, Abraham Douran, Victor Bigio, Jean Marsouka, Narcis Antoine, Joseph Kassar, E.F. Karpan, Michel Zuraich, Esper Bacah, Habb Joseph, J. Niconla, Joseph Marsouka, Alfred Nicolas, Ch. Marsouka, N.J. KOuri et Joseph Kouri.

 

Dans la feuille du Commerce, en 1826, nous pouvons lire à propos des étrangers débarqués dans le pays. « n’ayant que le juste-au-corps et d’autres sans caleçon ni pourpoint de rechange, pour ainsi dire parviennent peu de mois après à entretenir à grand frais chevaux à l’écurie, voiture sous la remise, et maîtresse jeunes et jolies qu’ils meublent élégamment, malgré leur droit de patente quadruple de cele de l’indigène.

Pour l’ensemble du pays, les négociants consignataires français étaient en majorités, suivis de près par les Allemands, puis, en nombre bien inférieur, par les Italiens, les Anglais, les Américains. Ce classement numérique ne reflétait pas l’ordre d’importance de leurs pays respectifs dans les échanges avec Haïti. Les Etats-Unis occupaient la première place fournissant environ 70 % de nos importations suivis de la France qui grâce au café absorbait 65 % de nos exportations. L’Allemagne, en 3ème place, achetait du café, du cacao et des bois de teinture.

Le classement numérique ne reflétait pas non plus l’importance financière et politique des différents groupes consignataires étrangers. La puissance commerciale et économique des négociants allemands était de loin supérieure à celle combinée de tous les autres ressortissants étrangers.  

C’est cette prédominance allemande que l’expansionnisme américain, favorisé par la première mondiale, va éliminer en Haïti dans les premières décennies du vingtième siècle. Le conseil d’Etat, qui avait remplacé le Parlement, sous le gouvernement de Dartiguenave, déclara la guerre à l’Allemagne le 13 juillet 1928. Par arrêté du 24 juillet, le gouvernement décidait la cessation de toutes relations commerciales avec l’Allemagne, la mise sous séquestre des maisons allemandes en vue de leur liquidation. Des commerçants furent emprisonnés et libérés en juillet 1919 à la signature du traité de paix haïtiano-allemand. Vers janvier 1920, Dartiguenave ordonna la déportation de cinquante hommes d’affaires allemands, les plus actifs, qui, à leur départ durent s’engager par écrit à ne plus retourner en Haïti à moins d’une autorisation spéciale du commandant des « marines », alors John Russel. Celui-ci écrivait en 1919 : « La récente guerre nous a procuré une opportunité pour éliminer les Allemands du commerce et de la politique ». En décembre 1920, il déclara : « Haïti est maintenant bien nettoyé des allemands et je suis fortement de l’opinion qu’ils ne devaient pas être autorisés à revenir sauf en des cas spéciaux ».

La communauté syrienne va bénéficier amplement de l’élimination des Allemands du haut commerce en Haïti. Des membres de cette communauté vont rapidement détenir des solides positions dans la bourgeoisie commerçante. Cependant, ils ne vont pas être exemptés des relations financières qu’entretiennent des hommes politiques haïtiens avec le haut commerce. Ni non plus ils ne pourront y échapper, suivant la conjoncture, d’être le bouc émissaire, en évoquant leur origine : les syro-libanais étaient arrivés gueux. Etc.

Leur position de classe stratégique, mais de tendance commerciale, et les attentes et les aspirations dans un monde où se pose la question du rôle et de la place des pays en voie de développement dans les nouvelles relations économiques structurées par la mondialisation interpellent leur tâche traditionnelle. Benoît Joachim reprend René Dumont qui a écrit dans l’Afrique noire est mal partie que « même un commerce honnête, s’il domine toute l’économie, ne peut que gêner le développement car, il recherche les exportations surtout en vue d’augmenter les importations, qui lui rapportent encore plus ». A ce compte-là, ajoute B. Joachim, Haïti est on ne peut plus « mal  partie » et a très mal évolué(.)

Les relations entre le haut commerce et la politique doivent s’établir autrement dorénavant : c’est la fonction du haut commerce dans la modernisation d’Haïti, tant sur les plans politiques que socio-économique qui doit être repensée. Un siècle après son implantation en Haïti, dont on ne peut dire qu’elle s’est révélée un succès sur le plan des réussites individuelles, la communauté syrienne qui représente une fraction importante du haut commerce, doit réfléchir sérieusement sur son bilan social et politique et sur les nouvelles perspectives qui s’inscrivent dans le registre, de la vague de démocratisation, de la régionalisation. CARICOM, et de la mondialisation, la constitution de pôles géo-économiques, et les technologies de l’information et de la communication.

BOYCOTTONS LES PRODUITS ETRANGERS

L’importation des produits d’outre-mer appauvrit notre cher pays par les envois fréquents de l’argent haïtien à l’étranger.

Nous contribuerons à l’augmentation de notre richesse en ne consommant que les produits d’Haïti. Passons donc le mot d’ordre :

N’ACHETONS :

Plus de crème de Chine

Plus de cuir de Russie

Plus de fromage de Gruyère

Plus de pistache des Indes

Plus de choux de Bruxelles

Plus de blanc d’Espagne

Plus de chapeau de paille d’Italie

Plus de peau de Cologne

Plus de tissus d’Ecossais

Plus d’encre de Chine

Plus de papier d’Arménie

Plus de spath d’Islande.

Plus de roses Américaines.

Plus de the de Chine.

Plus de lampes Vénitiennes.

Plus de chapeau Panama.

Plus de terre de Sienne.

Plus de bouchon de liège.

Plus de salade Russe.

Plus de cuir Havane

Plus de mets Macédoine.

Plus de talons Cubais.

Plus de tissus Madapolams.

Plus de fromage de Rochefort.

Plus de sauce Anglais.

 

 

Le commerce étranger extorquait du gouvernement de généreux dédommagements : 589.365,00 piastres. Cette forme d’assurance contre le risque devait lui procurer l’accès exclusif au crédit de la Banque Nationale.

Dans le vide qui venait d’être crée, ses tentacules ne pouvaient que s’étendre, se fortifier. Dans son discours du 1er Mai 1908 à l’Autel de la Patrie pour la fête du Travail, le Maire de Port-au-Prince, Sténio Vincent, pouvait dire :

« …Pendant ce temps, les étrangers venus de partout pour la conquête légitime et naturelle de la vie, encombrent toutes les avenues de l’activité sociale. Voyez un peu :

La banque est allemande

Les commis de banque sont allemands.

L’enseignement est français. Il est de plus en plus congréganiste.

Le commerce d’importation et d’exportation est allemand, français, anglais, américains et syrien. De vagues commerçants haïtiens se trouvent mêlés à cette sauce cosmopolite – une sauce blanche – comme deux ou trois grains de poivre qui y seraient tombés par mégarde.

Le commerce nous échappe

La cordonnerie est Cubaine et italienne.

L’horlogerie et la bijouterie sont italiennes.

La confection pour homme est surtout cubaine.

La carrosserie est jamaïcaine.

 

Les quelques usines que nous avons ça et là pour la préparation du café et du cacao, les deux ou trois plantations quelque peu organisées, tout cela est aux mains des étrangers.

Dans la cordonnerie à Port-au-Prince étaient déjà installés Ernst Caprio, Anselmo Maltino, Nicola Vitiello, J.B. Petoia, M.E. Serpe, Nicolas Martino, Pascal Vitiello, Duccio Ferrari, Antonio Rotando etc.

 

TABLEAU 1

EVOLUTION STATISTIQUE DES ACTES DE NATURALISATION DES SYRIENS

 

ANNEE

NOMBRE

1891

2

1892

4

1893

0

1894

82

1895

16

1896

0

1897

0

1898

10

1900

8

1901

21

1903

2

TOTAL

158

 

Source Moniteur : Mirlande Manigat, Traité de Droit Constitutionnel Haïtien tome 1.

Port-au-Prince Université Quisqueya, p.387

TABLEAU 2. ETABLISSEMENT DE QUELQUES DES 114 MAISONS SYRIENNES A ETRE FERMEE AU 31 MAI 1912

NOM

NATIONALITE

VILLE

J.J. Bigio

Française

Jacmel

Zrike & Co

Américaine

Port-au-Prince

Abraham Hasbrome

Américaine

Port-au-Prince

N. Boutros

Américaine

Port-au-Prince

Jabor Sabak

Américaine

Port-au-Prince

A.Sadea & Frere

Américaine

Port-au-Prince

S et N. Zrike

Américaine

Port-au-Prince

Faris Antoninn Fr

Américaine

Port-au-Prince

Joseph Boutros

Américaine

Cap

Ajamie & Co

Américaine

Cap

Don Stambouly & Co

Américaine

Cap

Zrike & Co

Américaine

Gonaïves

A.Assali

Américaine

Cayes

Joseph Awek

Américaine

Jérémie

 

Source :  Alain Turnier, la société des baïonnettes un regard nouveau, Port-au-Prince, Le Natal, 1985 P. 176-177.

 

TABLEAU 3. PETIT-GOAVE EXERCICE 1924-1925 MAISONS DE COMMERCE

IMPORTATION - EXPORTATION

IMPORTATION

COMMERCANTS

F. Cheriez

H. Handal

Em. Estor

Reimbold & Co

Antoine saba

Joseph Saieh

J. Rccardi

J. Surville

Alfred Jiha

Jérôme Roggé

Sannien Martin

Louis Auguste

M. Tomela

Abraham Saieh

G. Louis Jiha

Gaetano Panza

L. Devieux

G. Handal

O. Lucas & CO

Joseph Blaise

G. Saieh

B.P. Reid

H. Jérôme

G. A. Kaarha

B.Siclait

 

A.M. Handal

Ch. M. Gaetjens

 

Jean Kaarha

J. Laprea

 

G. B. Jiha

 

 

Caliste Fède

 

 

Salem Jiha

 

 

Michel Handal

 

 

E.D. Chemaly

SOURCE:  Annuaire général d’Haïti, Nemours Rigaud Petit-Goâve (Monographe) 2eme ed. Port-au-Prince de l’Action Sociale P. 28

 

TABLEAU 4. COMMERCE CAYEN

MAISONS ALLEMANDES

MAISONS ANGLAISES

MAISONS FRANCAISES

MAISONS ITALIENNES

Nom

Année

Nom

Année

Nom

Année

Nom

Année

Hosner Guffin

1880-1907

Roberts Dutton & Co

1880 à 1919

Vve Auguste Sendral

1860 à 1945

Larco

1927 à 1966

F. Meyer

1890- 1914

F. Birmin Gham

1892 à 1947

François Callisti

1892 à 1944

A.Lannin & Co

1909 à 1972

Care Voigt

1890 à 1929

 

 

 

 

 

 

W. Gutt

1929- 1935

 

 

 

 

 

 

 

MAISON TCHECOSLOVAQUE

MAISON HOLLANDAISE

MAISONS CAYENNES

Nom

Année

Nom

Année

Nom

Année

Bata

1942 - 1960

La Curaçao Traiding & Co

1953 - 1975

Malherbe Pressoir

1887 - 1998

 

 

 

 

D. Guillou

 

 

 

 

 

P.N. Neptune

 

 

 

 

 

ANT. Labastille

 

 

 

 

 

S. A. Fougère & Co

1910 - 1937

 

 

 

 

Taverne & Co

1914 – 1929

 

 

 

 

Bonnefil Frerès

1912 – 1960

 

 

 

 

Charles Denneres

1890 - 1971

                       

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

NOTES DE REFERENCE

1-      Alain Turnier, la société des baïonnettes un regard nouveau, Port-au-Prince, Imp. Le Natal, 1985 P. 151

 

2-      Lesly J. R. Péan. Economie Politique de la comptions (de Saint Domingue à Haïti 1791 – 1870), Port-au-Prince, Edition Mémoire, 2000. Pp 222-233

 

3-      Alain Turnier. Op. cit P 159

 

4-      Benoit Brennus Joachim, « La Bourgeoisie d’affaires en Haïti de l’indépendance à l’occupation américaine. » Nouvelle Optique recherches chiliennes et caribéennes. Vol. 1 no. 4 (octobre – décembre 1971). P. 54

 

5-      Le moniteur No. 88 3 novembre 1897

 

6-      Mirlande Manigat, Traité de Droit constitutionnel Haïtien. T 1. Port-au-Prince, Université Quisqueya, 2000 Pp. 385-387

 

7-      Alain Turnier, Op. Cit. P. 180

Commentaires   

 
0 #1 Alrich Nicolas 24-07-2012 03:07
Lecture interessante
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